La Capsule Rouge

Michel Houellebecq et son chien, cette machine à aimer [Exposition au Palais de Tokyo à Paris]

11 juillet 2016 Sortir

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J’alimente régulièrement une « to do list » qui traine sur mon téléphone. C’est un truc de survivants parisiens je crois.

J’y avais noté l’exposition « Rester vivant » de Michel Houellebecq (et non pas « sur » MH). Elle a lieu jusqu’au 11 septembre au Palais de Tokyo à Paris. J’adore cet endroit qui se prête facilement à un fantasme d’urbex.

C’est donc avec une bonne dose de courage que je me suis rendu au Palais de Tokyo pour y passer une partie de mon dimanche après-midi, un jour de finale de foot de l’EURO 2016 (c’est pour ça la dose de courage, et les fortes températures aussi).

L’exposition se décline en 18 salles consacrées aux obsessions de l’auteur, entre littérature, photographies, sculptures zarbies et montages vidéos.

L’une des salles a particulièrement attiré mon attention et rend hommage à Clément, son défunt chien. Ce dernier aura accompagné l’auteur durant 11 années et y aura joué un rôle important.

Le tableau s’ouvre sur un texte d’une dizaine de lignes extrait du livre « La possibilité d’une île ». On y revit les derniers instants très émouvants de son chien, puis l’arrivée quasi instantanée de son remplaçant. Le texte est bouleversant d’amour, et très brutal (l’amour égoïste et remplaçable de façon instantanée). Ces quelques lignes présentent cette relation unique entre un canin, cette machine programmée pour aimer, et son maitre. Selon l’auteur, cette relation rend hommage à l’amour et à sa possibilité. Il ferme la parenthèse en concluant de façon cynique que cet amour ne s’étend hélas pas, ou très rarement à la sphère humaine.

Le visiteur est ensuite invité à pénétrer dans une salle obscure dans laquelle est projeté un diaporama de photos de Clément (façon photos de vacances), le tout accompagné d’une magnifique chanson d’Iggy Pop interprétant en anglais le texte de Houellebecq. L’instant est au recueillement et à la réflexion. J’avais l’impression d’assister à une cérémonie dans un crématorium. Entre amour mélancolique et lourde tristesse. J’y suis resté de longues minutes en tentant de réfléchir au sens de ce texte (ça m’arrive). J’en suis arrivé à la conclusion qu’un chien pourra facilement vous remplacer dans une relation humaine.

Voici la chanson d’Iggy Pop et le texte en question.

Deux semaines après mon arrivée Fox mourut, peu après le coucher du soleil. J’étais allongé sur le lit lorsqu’il s’approcha, essaya péniblement de monter; il agitait la queue avec nervosité. Depuis le début, il n’avait pas touché une seule fois à sa gamelle; il avait beaucoup maigri. Je l’aidai à s’installer sur moi; pendant quelques secondes il me regarda, avec un curieux mélange d’épuisement et d’excuse; puis, apaisé, il posa sa tête contre ma poitrine. Sa respiration se ralentit, il ferma les yeux. Deux minutes plus tard, il rendait son dernier souffle. Je l’enterrai à l’intérieur de la résidence, à l’extrémité ouest du terrain ceinturé par la barrière de protection, près de ses prédécesseurs. Dans la nuit, un transport rapide venu de la Cité centrale déposa un chien identique; ils connaissaient les codes et le fonctionnement de la barrière, je ne me dérangeai pas pour les accueillir. Un petit bâtard blanc et roux vint vers moi en remuant la queue; je lui fis signe. Il sauta sur le lit, s’allongea à mes côtés.

L’amour est simple à définir, mais il se produit peu – dans la série des êtres. À travers les chiens nous rendons hommage à l’amour, et à sa possibilité. Qu’est-ce qu’un chien, sinon une machine à aimer? On lui présente un être humain, en lui donnant pour mission de l’aimer -et aussi disgracieux, pervers, déformé ou stupide soit-il, le chien l’aime. Cette caractéristique était si surprenante, si frappante pour les humains de l’ancienne race que la plupart – tous les témoignages concordent – en venaient à aimer leur chien en retour. Le chien était donc une machine à aimer à effet d’entraînement- dont l’efficacité, cependant, restait limitée aux chiens, et ne s’étendait jamais aux autres hommes.

– Extrait de « La possibilité d’une île » de Michel Houellebecq.

 

Information! Rester vivant, du 23 juin au 12 septembre 2016, au Palais de Tokyo, 13, avenue du Président Wilson, 75 116 Paris. 01 81 97 35 88. Métro Iéna et Alma Marceau, bus 32, 42, 63, 72, 80, 82, 92. RER C Pont de l’Alma. De midi à minuit tous les jours, sauf le mardi, fermé les 1er janvier, le 1er mai et le 25 décembre, 10 ou 8€.

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